Le président Patrice Talon a inscrit l’agriculture au premier plan de ses priorités pour les cinq prochaines années à venir. Conscient qu’il ne saurait y avoir de révolution verte sans une diversification, beaucoup d’acteurs du secteur agricole donnent de la voix. Nous sommes allés à la rencontre d’un analyste des filières agricoles. L’Expert Aurélien Ahouansou fait un diagnostic de la filière riz et propose des solutions au régime du Nouveau départ pour un réel décollage de cette filière ?
Vous êtes ingénieur agronome, spécialiste en planification communale et analyste des filières. Pourquoi intéressez-vous à la filière riz ?
Je peux vous dire aussi que je suis technologue alimentaire et je m’intéresse particulièrement à l’intensification de la production agricole rizicole et aux méthodes de transformation pour un riz de qualité. Je suis également producteur de riz et promoteur d’une mini rizerie à Kérou dont la gestion m’a conduit à tisser des liens de partenariat avec des riziculteurs de Kèrou. Les statistiques en 1997 montrent en effet que chaque Béninois consomme en moyenne 12 kg de riz par an (contre 2.9 kg/an en 1965). Cependant, la production reste inférieure aux besoins. Elle ne dépasse guère 30 000 tonnes de riz décortiqué (soit 4,2 kg/habitants). 50 000 tonnes (soit 7.6 kg/hbts) doivent être encore importées pour satisfaire la demande nationale. Le Comité de Concertation des riziculteurs du Bénin (CCR) a publié en 2004 que les bas-fonds sont peu aménagés et la production rizicole est faible. Vous comprenez donc qu’il y a nécessité de révolutionner cette filière.
Comment pensez-vous donc qu’on puisse révolutionner cette filière ?
Voyons un peu le contexte de la filière riz aujourd’hui ? Le riz importé subventionné par les pays qui le produisent notamment la Thaïlande et autres pays asiatiques est déversé sur le marché béninois. En face, on a un riz local peu compétitif du fait de son prix élevé et de sa qualité pas meilleure par rapport au riz importé. Ainsi, des partenaires techniques ont bien voulu financer l’installation de mini rizeries au Bénin pour améliorer la qualité du riz local et faire face à la concurrence du riz importé. On en trouve six dans l’Atacora. Malheureusement, ces rizeries sont confrontées à des difficultés.
Lesquelles ?
Le prix élevé du paddy ne permet pas en effet aux transformateurs de riz de rentabiliser leurs affaires. Ceci à cause des coûts très élevés dont font face les riziculteurs tout au long de l’itinéraire technique. En effet, les riziculteurs continuent de travailler avec des outils rudimentaires. Ils peinent à trouver des tracteurs (très occupés pour le coton et le maïs) pour le labour des bas-fonds et sont forcés à la daba et réduit par cette technologie à de petites superficies ; même l’intrant utilisé est celui du coton ou autre. Ils peinent également à trouver une main-d'œuvre de qualité pour les opérations de récolte, de battage et de vannage. Ces opérations coïncidant avec les récoltes du coton et des autres cultures. Cette situation revêt plusieurs conséquences : la récolte se fait tardivement avec des épis devenus trop secs dans un champ plus herbeux. On assiste alors à des pertes significatives de paddy. Par ailleurs, la pratique du battage vannage reste manuelle et s’exerce généralement à même le sol ou au plus sur des bâches de mauvaise qualité qui n’isolent pas vraiment le paddy du sable et des cailloux. De plus, la main d’œuvre constituée majoritairement de femmes pour cette opération de battage vannage reste très chère parce que devenue aussi très rare. Les femmes étant occupées pendant ce temps aux opérations de récolte de leurs propres champs. Tout ceci compromet la qualité du paddy (devenu trop sec, rempli de cailloux) et rend le riz local peu compétitif sur le marché, par rapport au riz importé.
Que faire donc l’État par rapport à cette situation ?
Je vais vous surprendre. L’État a participé à aggraver la situation. Il existe deux grandes rizeries dans le giron du public. Ainsi donc, l’État pour des questions parfois toujours pas efficaces, commercialise le riz produit dans ces unités à des prix très bas ; décourageant ainsi la production locale. Il y a aussi la commercialisation des riz issus de dons japonais qui vient renforcer la concurrence déjà grande.
Quelles solutions proposez-vous donc pour dynamiser la filière ?
1- Mettre en place des structures d’appui à la production du riz. Ces structures auront pour rôle de recenser les besoins des producteurs. Ils peuvent être chargés de la gestion des équipements agricoles en réalisant les opérations de labour, moisson, battage-vannage pour faciliter la tâche aux producteurs. Il est important de ne pas confier aux producteurs la gestion des équipements agricoles, car ça lui revient cher vu les coûts de production déjà élevés.
2- Renforcer également les unités de transformation de riz. Pour ce faire, il faut déjà les recenser et connaitre leurs besoins. Ainsi, on pourra participer à réduire le prix élevé du paddy et donc améliorer la qualité du riz local pour le rendre compétitif sur le marché.
Quelles autres mesures incitatives l’État doit mettre en place pour révolutionner la filière ?
L’État a le devoir de freiner l’importation du riz pour ne pas décourager la production intérieure. Il faut au préalable aménager tous les espaces rizicoles. Il y a aussi l’existence d’un texte de loi obligeant les opérateurs économiques du riz à consacrer une partie de leurs achats aux transformateurs de riz locaux. Cette disposition n’a jamais été respectée par les régimes précédents et j’espère que le gouvernement de Patrice Talon va le faire. Ceci permettra à l’entreprise promotrice en tant que transformatrice de riz à assurer l’achat de paddy chez les producteurs si en aval l’écoulement du produit transformé est assuré par ce texte. Le modèle AIC peut être également adapté au riz même si le riz n’est pas le coton ; avec ses marchés parallèles.
Comment participez-vous à faire avancer la filière ?
Comme je vous l’avais dit, je suis responsable d’une mini rizerie basée à Kérou. A ce titre, j’ai fait construire avec le concours de partenaires techniques et financiers sur le site, un atelier d’étuvage plus une aire de séchage pour aider les femmes transformatrices de riz dans leurs opérations d’étuvage. J’ai également été accompagné pour la mise en place d’un magasin de warrantage pour aider les producteurs à financer à crédit leurs activités en début de campagne. Nous avons travaillé également à mettre en place au profit des producteurs, une moissonneuse et une batteuse-vanneuse pour aider ceux-ci dans leurs opérations de moisson et de battage-vannage. Toutes ces actions ont permis d’améliorer nettement la qualité du riz sur le marché de Kérou. Notons que les portes de la rizerie sont également ouvertes aux femmes transformatrices de riz étuvé qui viennent décortiquer leur riz. Conséquence, les consommateurs apprécient aujourd’hui le riz local à Kérou. Nous sommes en train de nous battre pour mettre à disposition des producteurs, des motoculteurs à roues cages pour le labour des champs.
Votre mot de fin ?
Je crois vraiment au président Patrice Talon qui a une bonne connaissance du milieu agricole. Il sera porté en triomphe dans 5 ans s’il fait de la diversification agricole son cheval de bataille. C’est déjà un début de succès le fait qu’il ait mis l’agriculture au premier plan de ses priorités. Et puisque tout le monde consomme aujourd’hui le riz, il y a nécessité de révolutionner cette filière. Je profite une fois de plus pour souhaiter une bonne fête à toutes les mères et surtout à la première dame.